Mois : juillet 2020

  • Le Yoga : découverte d’une tradition indienne

    Qu’est-ce que le Yoga traditionnel?

     

    « Le mot philosophie (du grec ancien φιλοσοφία, composé de φιλεῖν, « aimer » et σοφία, « la sagesse, le savoir », c’est-à-dire littéralement : « l’amour de la sagesse ») désigne une activité et une discipline existant depuis l’Antiquité et se présentant comme un questionnement, une interprétation et une réflexion sur le monde et l’existence humaine, ou encore comme un savoir systématique. » Tel est la définition de la philosophie donnée par Wikipédia. Le Yoga n’est pas une philosophie, dans le sens couramment entendu en occident.

    Le Yoga est un darśana (दर्शन). La racine de ce mot sanskrit est ‘drś’ qui est communément traduite par ‘voir’. Le darśana se différencie de la philosophie et de son amour du Savoir par la capacité de Voir. Il s’agit évidemment d’une vision bien plus aiguisée et subtile que la simple vision de l’œil. L’objet du yoga, ainsi que des cinq autres darśana de la tradition indienne, est donc de voir, de sentir, de vivre et de réaliser la Vérité.

    Le concept de dharma a été très tôt utilisé dans l’Inde ancienne afin de définir les règles religieuses et rituels à suivre afin de développer cette capacité de Voir. Plus largement, le Dharma représente la Vie, l’équilibre absolu de l’univers. Toute parcelle de la création suivant son propre dharma (svadharma) contribue également à l’équilibre de la création et de l’univers. L’Homme, également possède son propre Dharma qu’il est invité à suivre afin de s’inscrire dans le sillon de la Volonté Universelle. Ce concept de dharma est ancré dans nombre de ‘philosophies’ orientales. Bien que très peu cité dans la tradition yoguique, il reste néanmoins au centre de cette pratique.

    Le Yoga représente la Vie, l’équilibre absolu de l’univers.

    Le Yoga (योग) est donc l’un des six darśana de l’Inde ancienne permettant à l’Homme de mettre sa vie au service du Dharma. La racine sanskrite du terme yoga est ‘Yuj‘,unir. Le yoga est donc littéralement l’union. Plus communément, le Yoga se définit comme une discipline pratique, méthodique et systématique qui permet de libérer les potentialités latentes de l’Homme. Cette discipline crée l’union entre le svadharma individuel, ou conscience individuelle, et le Dharma universel, ou conscience collective.

    Plusieurs écoles de yoga existent. Je ne parlerai ici que des 2 plus connues : le Rāja Yoga, systématisé par le sage Patañjali environ 200 ans avant JC et le système du Haṭha Yoga également très ancien dont la systématisation la plus reconnue est la Haṭha yoga pradīpikā qui serait datée, selon le Kaivalyadhama Institute de Lonavla, du 14 au 16è siècle après JC.

    Le Yoga de Patañjali est également appelé Ashtanga yoga, le yoga composé de huit membres : yama, niyama, āsana, prānāyāma, pratyāhāra, dhāranā, dhyāna, samādhi. Les yamas sont des règles de vie universelles, applicables en toutes situations. Elles prescrivent les 5 comportements suivants : Ahimsā (non-violence), Satya (vérité), Asteya (ne pas voler), Brahmacharya (conduite conforme au Brahman), Aparigrahā (non-possession). Les niyamas constituent des disciplines de vie qui dépendent des circonstances, du lieu, du temps et de la situation sociale. Ils impliquent le respect de 5 principes : Śauca (pureté), Santoṣa (contentement), Tapa (ascèse), Svādhyāya (étude de soi), Iśvara Pranidhānāni (dévotion envers le Seigneur, ou abandon de soi). Les Āsanas constituent la troisième phase de l’Ashtanga Yoga et forment l’ensemble des positions qui permettent la stabilisation du corps et du mental. Le Prānāyāma vise le contrôle du Prāna, le souffle vital ; il s’agit principalement d’une discipline des fonctions vitales via notamment une action sur la respiration. Pratyāhāra, communément compris comme le retrait des sens, vise une intériorisation toujours croissante du mental et des sens, le développement d’une meilleure présence à soi. Viennent ensuite dhāranā, dhyāna et samādhi. Ils se caractérisent par une atténuation et un contrôle du mental. La méditation fait partie de ces 3 derniers membres. Dans les sūtras de Patañjali, le yoga est défini comme tel : le Yoga est la cessation des fluctuations du mental (yogaścittavṛittinirodhaḥ, PYS,I,2).

    Le Haṭhayoga peut se définir en décomposant le terme Haṭha en « Ha » (positif, soleil, masculin) et « Tha » (négatif, lune, féminin). Haṭha yoga signifie donc unir le plus et le moins, le soleil et la lune,le masculin et le féminin, c’est-à-dire les contraires, les atteler ensemble. L’équilibre, l’union est donc au centre du Haṭha yoga. Bien que souvent associé à la pratique des āsanas, le Haṭha yoga, tel que décrit dans la Haṭha yoga pradīpikā se compose de 4 étapes : āsana, kumbhaka, mudrā et nādānusandhāna. (HYP,I,56).

     

    Voici quelques définitions du yoga selon différentes traditions :

    • « yoga ścitta vṛittinirodhaḥ » (PYS I,2) :   Le yoga est la cessation des fluctuations du mental.
    • « Yogah samadhih » (Vyasa, commentaire de PYS,I,1)
    • « Yogah bhavati duhkhaha » (Bgd Gîta,II,50) :   Le yoga est une méthode à travers laquelle atteindre la cessation de toute souffrance.
    • « Manah prasamanopayah yoga ityabhidhiyate » (Yoga Vasistha) :   Le Yoga est un moyen pour calmer l’esprit.
    • « Samyoga yoga ityukto jivatmano parmatmanoh » (Tradition Hatha yoga) :   L’unification du Soi individuel avec le Soi Universel est le Yoga.
    • « Le Yoga est la totale intégration et harmonie entre les pensées, les mots, et les actions, ou la totale intégration entre la tête, le cœur et les mains. » (Swami Satyananda)

    Ces définitions, quoi qu’appartenant à des courants différents du Yoga et probablement issues d’époques différentes, s’accordent néanmoins sur le fond. Le Yoga est une méthode qui vise à libérer l’homme des dualités via une discipline et un contrôle du corps et du mental. L’état atteint par cette pratique est appelé l’état de libération, mokṣa ou tout simplement Yoga.

    Le Yoga est à la fois l’état atteint par l’homme qui a réussi à accorder son environnement intérieur, le Soi individuel, avec l’environnement qui lui est extérieur, le Soi universel, et la méthode qui permet d’atteindre cet état. En ce sens, le yoga est à la fois la fin et le moyen d’un cheminement qui lie deux extrémités.

    Le Yoga traditionnel est une pratique, un engagement, une discipline. De par nature, le yoga doit être conçu comme une pratique purificatrice. La nécessaire première étape est en effet la purification du corps grossier, via la pratique des āsanas. Vient ensuite un travail plus subtil agissant notamment sur l’énergie vitale, le Prāna. Via ce travail sur le souffle vital, on purifie les fonctions mentales, la citta.

    Renonce ! Non pas à l’action, mais au fruit de l’action.

    Il est évident qu’aussi bien qu’il existe un yoga contemplatif, un yoga du renoncement principalement axé sur la réalisation de soi, il existe également un yoga engagé, un yoga du renoncement, non pas au monde, mais à l’ego qui nous gouverne.

    Tel est clairement le message du Yoga énoncé dans la Bhagavad-Gītā. Le Yoga qui y est présenté ne développe pas de concepts nouveaux ; il a simplement réorganisé les concepts préexistants. L’apport de la Bhagavad-Gîtâ fût, en son temps, de replacer le yoga au centre de la vie mondaine, invitant à un yoga qui ne soit pas réservé aux seuls sannyasins. Le yoga présenté tel quel invite à l’action et la participation active de l’homme à la Création. La quête spirituelle de l’homme s’inscrit désormais dans la vie de tous les jours et non plus comme la recherche d’un état méditatif qui nous prive de lien avec la réalité matérielle. Cette approche du yoga redéfinit la place de l’homme comme l’acteur qui place sa vie, son action, au service de la Volonté Divine, et donc du bien-être de la création et de l’univers. La Gītā ne prône non pas la renonciation de l’action, mais bien la renonciation dans l’action. Il s’agit là d’un yoga engagé! La Gītā nous invite à faire la synthèse des 3 bhāvāna yoga qui étaient déjà existant dans la tradition yoguique avant son arrivée:

        • le Karma yoga, ou le yoga de l’action,
        • le Jñāna yoga, ou le yoga de la connaissance,
        • le Bhakti yoga, ou le yoga de la dévotion.

    L’investissement du Sādhaka, l’homme qui voue sa vie à la recherche de l’équilibre en pratiquant le yoga et en vivant selon son enseignement, doit se faire également dans ces 3 yoga. Le Yoga auquel nous invite la Bhagavad-Gîtâ est un yoga dit ‘intégral’ qui agit sur toutes les strates de la personne humaine. En accord avec la tradition védantique du pañca kośa (cette théorie est plus amplement développé en page 25), cette approche du Yoga nourrit les 5 kośas de manière égale. Uniquement un Yoga intégral qui met la Vie et l’action pour la vie au centre des préoccupations de l’homme est respectueux du Dharma car il invite l’homme à s’engager dans le chemin du développement de la Conscience Universelle.

    Ce triple investissement de l’homme dans le yoga se retrouve également dans le système du Kriya yoga développé par Patañjali dans ses sūtras :

    « Tapaḥ svādhyāyeśvarapraṇidhānāni kriyāyogaḥ » (PYS,II,2)

    ‘La discipline, l’ étude de soi et l’abandon de soi forment le Kriya Yoga.’ Tapa est ici associé au karma yoga, svādhyāya au jñāna yoga, Iśvara Pranidhānāni au bhakti yoga. A nouveau donc, l’Ashtanga yoga de Patañjali est un yoga de l’engagement!

    Le Yoga, tel que décrit dans les textes anciens du Véda et du Vedanta, dans les sūtras de Patañjali et d’autres traditions du yoga, servira de base à la réflexion qui suivra dans les chapitres suivants de cet ouvrage. Il s’agit d’un yoga traditionnel qui a ses racines dans une civilisation de l’humanité très ancienne. Le yoga serait apparu avant même la période aryenne de l’Inde et aurait été pratiqué à l’époque de la civilisation de l’Indus.

    Le Yoga est intégral, et universel, engagé et en lien avec la Vie.

    En même temps qu’il est ancien et d’origine indienne, le Yoga reste pleinement d’actualité, applicable dans notre ère et quelle que soit la situation géographique. Il s’agit clairement d’un yoga intégral et universel. Ce yoga est engagé, et en lien avec la vie. Il est un yoga qui s’inscrit comme un darśana, une manière de voir et sentir le monde.

  • Vivre au 21e siècle : du yoga traditionnel au yoga ‘objet’

    Le yoga, entre tradition et modernité . . .

    Bonjour,

    Dans cet article, je vous propose une réflexion – assez courte, à mon habitude – sur la place du yoga dans nos sociétés modernes au regard de son origine indienne.

    Je ne vous apprendrai rien en disant à quel point le yoga est plébiscité de nos jours dans les pays dit occidentalisés…  Mais il est à constater que sa popularité croit également dans son pays d’origine, l’Inde au fur et à mesure que celle-ci se développe économiquement. S’y développe une pratique du yoga moderne, souvent assez éloigné de la tradition indienne. Un yoga « en quête de … ».

    Alors que traditionnellement, le yoga est quête d’union avec le Divin, accord entre l’homme et la Nature. Il est désormais aujourd’hui de plus en plus quête d’un mieux-être physique et psychique. Il est objet de bien-être, de guérison ou de détente. Bref, il est souvent « objet de… ».

    Force est de constater que le yoga dévotionnel, et spirituel issu de la tradition se perd de plus en plus. Même en Inde !

    D’où la question à laquelle je vais proposer ma réponse, une réponse parmi d’autres :

    Quel regard et quelle pratique de yoga pour nous tous aujourd’hui, entre la tradition indienne du yoga et les pratiques actuelles de yoga objet?

    Premier élément de réponse: On ne choisit pas la raison pour laquelle on arrive au yoga.

    Tout comme de manière générale, on ne choisit pas beaucoup ce qui nous arrive dans la vie. La vie nous amène là où nous sommes actuellement. Il est dès lors logique, dans la société consumériste qui est la nôtre actuellement que ce qui nous amène à peu près tous vers le yoga soit un besoin de/ une quête de … bien-être, détente, ou la guérison d’une blessure physique ou psychique.

    En résulte qu’il est dès lors normal que ce qui se trouve proposé par les présupposés enseignants de yoga réponde à cette demande. L’homme moderne a besoin de solutions à ses problèmes actuels (stress, mode de vie dépareillé, alimentations et rythme de vie déséquilibrés,…); différentes solutions se trouvent en substance dans la tradition du yoga. Les postures, la respiration peuvent indéniablement apporter un premier secours.

    Cette utilisation du yoga traditionnel « à des fins de… » est selon moi légitime et tout à fait bienvenu. Elle est une première étape nécessaire.

    Doit, selon moi, accompagner ce ‘yoga objet’ ce que le yoga traditionnel a de plus profond à offrir : le spirituel, à savoir ce qu’il y a au-delà de ce désir individuel. En Yoga, ce travail sur le spirituel passe par une prise de conscience par l’individu et de son individualité, de son égo. Et à terme, d’une transcendance de ce dernier, ou à tout le moins un détachement face à ses fonctionnements habituels et automatiques.

    Cette approche du yoga peut selon moi se fondre dans ce qui est habituellement proposé en parlant de yoga.

    Le problème est que, généralement, les enseignements sur le yoga sont dénudés de cette composante fondamentale qu’est la relation au spirituel, qui est l’essence même du Yoga et de notre humanité.

    Or, il est possible de parler de bien-être en le reliant au spirituel. Le bien-être n’est pas uniquement le bien-être du corps et du mental. A ce titre, la théorie indienne de PanchaKosha nous enseigne que l’homme est bien plus que son corps et son mental. Selon la tradition, le corps physique, le corps énergétique et le corps mental sont les 3 premières couches de l’être humain, certainement les plus appréhendables. S’y ajoutent le corps d’Intelligence et le corps de Béatitude, ces derniers nous rapprochant davantage de l’Etre Commun, au-delà de nos individualités propres.

    Il est aussi possible – et nécessaire – de parler de détente sans que cela devienne une quête en soi. Plutôt qu’une quête fondée sur l’intention, le yoga doit être une exploration basée  sur la disponibilité. Car, chercher la détente revient à créer une intention, une crispation et finalement une aversion envers son corolaire, la tension. Il importe donc de proposer le regard le plus complet sur la richesse que nous offrent les dualités de ce monde.

    Quant à la maladie, vouloir s’en défaire est louable. Plus sage est l’intention d’en comprendre le message et la cause. Au-delà de la récente Yoga therapy, les  Vedas (les textes sacrés de l’Inde liés au Yoga) nous proposent de comprendre la maladie comme un signe, un symbole. Selon ce paradigme, la maladie est une opportunité pour aligner nos actions et comportements personnels (svadharma) avec la destinée universelle et cosmique (Dharma).

    Bref, si le yoga objet a sa fonction jusqu’un certain point, le risque selon moi- si le message n’est pas intégral et qu’on en reste au yoga objet – est d’entretenir , voire de renforcer l’égo, par la culture de cette idée d’être quelqu’un qui doit changer, se transformer. Ceci ne peut par ailleurs que créer des individus perpétuellement insatisfaits.

    Pour terminer cette réflexion, vous aurez probablement compris que je plaide pour un yoga traditionnel et intégral :

    • Traditionnel car il puise son essence dans la tradition du yoga tel qu’il s’est développé sur le continent indien depuis plusieurs milliers d’années. Il est dès lors indépendant des schèmes mentaux et des intentions propres à notre époque.
    • Intégral car, fort de cette tradition, il offre un message complet et qui s’adresse à toutes les composantes de notre humanité au-delà de notre corps et de notre mental.

    Ceci étant dit, il me semble également important de nuancer ces propos par le fait que le yoga indien est une tradition initialement ascétique qui n’est dès lors pas à la portée de tous. Il y a donc besoin d’une interprétation des fondements yoguiques afin de les rendre accessibles à toutes et tous, aujourd’hui et dans l’époque particulière qui est la nôtre. A nous, enseignants du Yoga, de pouvoir rendre ce message aussi clair et authentique possible !